À notre Président de la France
Après votre épuisant périple européen qui vous a pris 6 mois de votre temps déjà si précieux, nous sommes heureux de savoir que vous allez nous revenir juste pour la nouvelle année.
Nous comprenons tout à fait que le navire européen avait besoin d’un bon capitaine qui sache le barrer au milieu des éléments déchaînés de la crise actuelle. Pourrions-nous dire avec une pointe d’orgueil légitime que nous avons été assez satisfaits de la façon dont vous vous êtes acquitté de cette tâche, l’honneur en rejaillissant un peu sur chacun d’être nous ? En quelque sorte, nous avons été assez fiers d’être français dans ces moments-là.
Vous voilà donc vraiment de retour parmi nous. Je ne vous cache point que là aussi, la tâche est immense. Vous allez retrouver un peuple inquiet, souvent démoralisé, certains se laissant même aller à l’angoisse voire au désespoir…
Certes, il ne s’agit point de contester ici les principes que vous aviez largement développés avant votre accession au poste suprême, à savoir que ce pays avait urgemment besoin de profondes réformes de fond pour pouvoirtenir son rang en Europe et dans le monde. Également pour se donner les moyens d’assurer à chacun de ses citoyens de vraies raisons de vivre, d’entreprendre et d’espérer.
Il faut croire que vous aviez alors suscité un immense espoir puisqu’une large majorité de citoyens vous a donné par deux fois ses suffrages afin de vous offrir toute latitude pour mettre en œuvre la politique novatrice et ambitieuse que vous proposiez.
Mais je me dois de vous dire que je ne reconnais déjà plus le pays généreux et accueillant où mon grand-père est arrivé d’Italie, dans les années 30, avec pour seul viatique ses deux mains et une immense envie de travailler et de s’en sortir. Pour lui, ce fut l’arrivée dans le bassin houiller stéphanois. Il serait donc mineur, comme beaucoup de ses compatriotes. Avec un travail dur et exigeant, certes, mais assorti d’avantages sociaux indéniables.
Puis, ce fut le tour de mon père, dans les ateliers de la métallurgie. Très tôt, il décida que ses enfants « feraient autre chose ». Là encore, la République fut à la hauteur puisqu’elle nous donna alors les moyens, à ma soeur et à moi-même, de poursuivre des études et de nous élever de la condition modeste à laquelle nous étions « normalement » destinés. Elle et moi avons donc « servi la République » en embrassant la carrière enseignante.
Cette carrière va donc s’achever bientôt, après 36 années passées pour une bonne part dans ces zones dites d’éducation prioritaire où, avec beaucoup de mes semblables, nous avons essayé d’éduquer, d’instruire et, partant, d’intégrer ces populations si fragiles. Ce fut là à la fois notre tâche, notre mission et notre honneur.
Je vais donc tirer ma révérence et je ne vais pas le faire d’un cœur léger. Non parce que je vais bien évidemment regretter ces « chères têtes plutôt brunes que blondes » mais parce que je vois, non sans une sourde amertume et sans une profonde inquiétude, que les mesures prises et celles à venir feront de l’école que j’ai connue une tout autre école.
Une école que j’ai connue certes parfois imparfaite ou critiquable, mais qui fonctionnait tout de même plutôt bien et qui assumait sans rougir ses missions essentielles d’éducation et d’instruction.
Or, je vois et sens bien que l’Ecole que je vais laisser et celle qui va venir risquent d’avoir si peu de points communs... Je ne parle point ici des progrès nécessaires et indispensables qui font que tout système scolaire, en charge des générations à venir, se doit de mettre en place en changeant, en bougeant, en évoluant et en se réformant sans cesse. Cela, je crois que l’Ecole de la République a su le faire, quoi qu’on dise. L’Ecole a su, aux moments il le fallait, accueillir des générations entières de petits ou de futurs Français. La nostalgie d’un passé idéalisé n’a rien à voir non plus dans le sentiment qui m’envahit. Non.
Il pèse tout simplement et très certainement sur cette Ecole tout entière de graves menaces, dont certaines commencent à se concrétiser, qui font que l’Ecole de demain ne sera pas en mesure de remplir les missions qu’Elle s’honorait de remplir jusqu’ici.
Vous comprendrez bien que mon propos n’est ni polémique ni provocateur.
Je veux juste dire ici, et vous dire, Monsieur le Président, et avec une certaine solennité et le plus grand respect, que les « réformes » déjà prises et celles à venir, vont être gravement et profondément préjudiciables à cette Ecole ainsi qu’à l’ensemble de la communauté éducative.
Elles vont également mettre gravement en danger un équilibre fragile que toutes les associations et tous les partenaires de l’école ont contribué à mettre en place. De cela, vous devez être conscient.
Certes, il est nécessaire, voire vital, de venir au secours des organismes financiers ou des entreprises dans la période de crise profonde que nous traversons.
Mais il paraît tout aussi vital et nécessaire d’être aux côtés du peuple français, de lui envoyer des signaux forts et que tous soient à même de comprendre et d’apprécier.
Nous le savons toutes et tous et certains événements récents dans nos banlieues et ailleurs nous l’ont rappelé : le climat social est tendu voire déplorable. Le tissu associatif et culturel qui organisait et maintenait une indéniable convivialité et un mieux-être entre les citoyens et entre les générations, ce tissu-là se déchire et part en lambeaux, faute de réels moyens et d’une véritable politique humaniste et généreuse.
Vous allez donc retrouver un Pays qui doute fortement de ses élites et de ses dirigeants, qui n’ose plus entreprendre ; une jeunesse profondément troublée et très inquiète ; un corps enseignant, de la maternelle à l’université, fortement démoralisé et, pire, passablement désabusé.
À une crise financière et industrielle s’ajoute une crise morale qui ne laisse présager rien de bon. Au moment même où toutes les énergies et toutes les volontés devraient s’unir pour réagir et œuvrer ensemble, c’est un marasme profond qui risque de plonger ce Pays dans une léthargie dont il aura du mal à sortir. Ou qui l’amènera à une de ces révoltes dont il est coutumier. Car ce Pays-là sait être inventif et généreux, mais également terriblement imprévisible…
Ayant fort modestement contribué – e pluribus unum – à faire de cette Nation ce qu’Elle est devenue aujourd’hui, toujours fidèle à mon poste et fortement attaché à ces valeurs essentielles que sont la laïcité, l’éducabilité et le respect de l’autre, je ne peux que vous exprimer encore et ici même ma grande inquiétude.
Inquiétude d’autant plus grande que mon souhait le plus cher serait que mes trois enfants, au moment d’entrer dans la vie active et l’âge adulte, aient de réelles raisons d’espérer et d’entreprendre dans ce Pays qui a su donner une vraie chance au fils d’immigré et ouvrier que j’étais.
Qu’allez-vous répondre aux millions de Français qui ont eu confiance en vous en vous donnant le pouvoir ? Comment allez-vous donner tort à tous ceux qui ne voient rien de bon dans l’avalanche ininterrompue de réformes, trop souvent mal expliquées et partant mal comprises, parfois improductives, que vous avez voulu mettre en œuvre ?
Il est à craindre que la fameuse « rupture » dont vous parliez ne se fasse irrémédiablement entre le Pays profond, qui souffre et qui s’inquiète, et ses dirigeants ; entre une jeunesse qui voudrait bien construire le monde de demain et qui en est souvent bien empêchée faute de vrais moyens ; entre des enseignants responsables, au plus près du terrain, trop souvent méprisés et pas assez écoutés.
Tout le monde sait qu’il est aisé de naviguer lorsque la mer est calme. Ce sont effectivement dans les périodes de tension et de crise que l’on reconnaît les vrais capitaines.
Il est tout aussi indéniable, et vous l’avez encore prouvé tout récemment, que vous ayez toutes les qualités requises et l’étoffe nécessaire pour remettre ce Pays en marche et dans le bon chemin, avec un vrai cap. Encore faudrait-il avoir un équipage qui vous seconde efficacement… Encore faudrait-il que ce « temps de la refondation » que vous évoquiez dans votre Lettre du 4 septembre ne devienne a contrario et dans les faits celui de la déconstruction.
Cette « nouvelle Renaissance » que vous appelez de vos vœux ne pourra se faire qu’avec l’assentiment librement consenti et une adhésion forte de tous les citoyens français, et plus particulièrement des enseignants et des éducateurs. Ces derniers, et ils le prouvent quotidiennement en « faisant preuve de patience, de psychologie et de compétence », sont prêts à relever ce nouveau défi. À condition qu’on leur en donne et les moyens …et que l’élan nécessaire vienne du plus haut de l’Etat.
Monsieur le président, je ne sais si ma lettre et mes propos vous parviendront un jour. Sachez que j’ai toujours et en toutes circonstances servi, au poste qui était le mien, la République et ses idéaux. Avant de partir, j’aurais souhaité avoir de vraies raisons d’espérer afin que perdure l’œuvre que nous avons construite tous ensemble.
Soyez assuré de mon profond respect
et recevez mes salutations laïques et
républicaines

