Lorsque j'ai vu tomber la Muraille de Chine - la nôtre, celle de Saint-Etienne - c'était le 27 mai 2000, à 13h exactement.
Je revois bien tout le film dans ma tête. C'était pour de vrai, alors, comme une étrange impression que c'était un film. Un film au ralenti : ça a duré un peu moins de 12 petites secondes. Un très court-métrage.
Elle était là, énorme paquebot terrestre tout empaqueté de linges blancs, comme pour une ultime cérémonie. Et puis, d'un coup, le temps d'un 100 m plat, il y eut à la place un gros nuage de poussière. Pleurs d'un côté pour tous les gens qui avaient vécu là-dedans, saisis par l'émotion et les souvenirs. Applaudissements pour les autres, venus voir le "spectacle". Je comprenais les premiers. Quant aux seconds...
Puis, le nuage dissipé, il y eut à la place un tas de gravats longiligne, ridiculement petit par comparaison à ce qu'il y avait avant. Et surtout, un nouveau paysage urbain, un horizon différent pour les habitants du quartier et pour moi : l'école, mon école, où j'enseignais depuis 1993, juste au pied de la gigantesque barre, mon école redevenait visible, ensoleillée !
Cette Muraille, donc, à l'ombre de laquelle nous avions travaillé pendant toutes ces années. Cette Muraille avec ses 300 m de long, ses 50 m de haut et ses 15 étages, qui déversait chaque jour d'école ses petits d'hommes et de femmes qui venaient auprès de nous pour acquérir les bases du français, des maths, de l'histoire, de la géo et plein d'autres choses que nous pouvions leur apporter.
Cette Muraille sur le toit de laquelle j'avais souvent pris l'habitude de marcher les soirs de décembre 99, au coucher du soleil. Tout le quartier à mes pieds, vertigineusement en dessous.
Et mon école tout en bas : une dérisoire boîte d'allumettes. Et la boule rouge du soleil : un point sur le i de la tour de Beaulieu. Comme dans Musset. De la poésie urbaine grandeur nature.
Ces moments-là, à 50 m du sol, je les savourais. Tout ce qui était sous mes pieds, ces milliers de m3 de béton bien ordonnés qui avaient abrité pendant des décennies les vies, les espoirs, les joies et les peines de milliers de gens, tout cela disparaîtrait bientôt à jamais.
Acteur de ce quartier, j'étais aussi le témoin de sa mutation, de sa nécessaire transformation, de son nouveau visage à venir. Tout cela devait donc évoluer. Certaines choses, comme ce bâtiment, devaient mourir pour que d'autres choses, différentes, naissent.
Et nous sommes aujourd'hui, en 2008. Tout a tellement changé. En mieux, bien évidemment. Personne n'est assez fou pour dire le contraire, à part quelques incurables nostalgiques du passé, surtout de leur passé à eux. Mais les anciens habitants, beaucoup, sont restés. Certains sont tout près. D'autres un peu plus loin. Globalement, je crois qu'ils ne regrettent pas.
Pour ma part, si c'était à refaire, je ne changerais rien d'un iota. Peut-être un peu plus de concertation, un chouia plus d'explications et de transparence. Mais, comme chacun sait, la fameuse démocratie participative, dont on bous rebat les oreilles ici ou là, ce n'est pas un truc qui se décrète comme ça, tout de go. Et ce qui marche ou a marché au Brésil ou ailleurs ne fonctionne pas forcément pareil sous nos occidentales latitudes.
Il y faut surtout du temps, un apprentissage et une maturation des esprits, la mise en place de dispositifs pas toujours évidents. Bref, comme tout ce qui touche à la démocratie et à l'humain, c'est long, hasardeux, et plein de pièges. Et peut-être encore plus dans des quartiers comme celui-ci. Et là, je sais de quoi je parle...un peu.
La Muraille est tombée. Il est resté un beau livre écrit par les enfants, des photos, des souvenirs. Le futur est déjà là, qui n'attend pas. Et nous sourit.

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